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3. Les panards pénards dans des chaussures qui assurent

 

J'ai l'impression d'avoir arrêté un bison en pleine charge avec le menton ! Il ne compte visiblement pas en rester là, vu le coup de boule qui m’arrive dessus. Heureusement que je ne suis pas trop ensuqué, ce matin ! J’esquive d’une rotation sur la gauche et d’un recul de la tête. Emportée par son élan, sa tronche passe juste devant moi. Je n’ai plus qu’à appuyer fermement derrière son crâne pour l’aider à se défoncer le bocal contre le mur du Palais des Arts. Un bruit mat, qui, je pense, doit être proche de celui que produirait une pastèque contre un tank, précède d’une fraction de seconde un hurlement de douleur et sans doute de rage. Courbé en avant, ce clown du coup de boule se tient le front en débitant un flot d’insultes et d’obscénités à faire rougir les plus obscènes libidineux. Par principe, et parce qu’il m’a démonté la mâchoire, je compte bien finir ce con, mais je profite de ce moment de répit pour jeter un œil autour de moi. C’est là que je constate qu'un de ses copains est en train de cogner sur mon boss qui n’en mène pas large, vu qu’il est couché sur le dos et que son adversaire s’est assis sur son ventre pour lui coller des gnons. Pendant ce temps, quatre autres de ces incongrus personnages se font méthodiquement et implacablement casser la tête par Vid. Pas besoin de sortir mon feu, mon pote Tronche Plate va proprement escagasser tous ces énergumènes et nous verrons ensuite de quoi il en retourne. J’ai hâte de leur demander ce qu’ils veulent ! Ils nous ont certainement pris pour d’autres, je ne vois pas comment l’expliquer sinon… À moins que Vid ou le boss ne les connaissent… Celui qui s’en est pris à moi ne semble pas sur le point de récupérer. Il continue à se tenir le melon et à se le frictionner en grimaçant, en geignant, en grognant, en grommelant, en fulminant, en  pestant, en vociférant (et j’en passe) tout en débitant des promesses de mauvais augure, selon lesquelles je devrais souffrir mille tourments de ses propres mains dans un futur très proche. Il me prodigue aussi quelques conseils, tous plus ou moins axés sur la pénétration anale et sur un mode quelque peu impératif, dois-je préciser. De quel biquet parlait-il, ce con-là ? Vu qu’il ne semble plus dangereux pour un moment, je regarde Tronche Plate faire son travail d’artiste.
Comme d'hab, c’est à mourir de rire ! Très académique, raide comme un piquet. Il distribue des mandales avec un air guindé, digne, presque raffiné. Imagine-toi un professeur de bonnes manières qui te montre comment te tenir avec distinction dans une mondanité quelconque. Ben, Tronche Plate serait dans le ton, même en ce moment, oui, tout occupé qu’il soit à démonter ses adversaires. Bon, je dois mentionner que Vid est un gonze d’un mètre quatre-vingt-dix-huit, qu'il est équipé de cent vingt kilos de pur muscle et qu’il est trois fois champion du monde de karaté et deux fois champion du monde de capoeira… et aussi de je ne sais plus quelle autre discipline de castagne martiale. Un technicien de la baffe, quoi ! Il peut se permettre de cogner en conservant un maintien parfaitement guindé. Je l’ai déjà vu se rajuster le nœud de cravate entre deux mandales ! Pour bien te décrire mon pote, faut pas que j’oublie de te dire que c’est un gandin, toujours en super costard de la mort qui tue et les panards pénards dans des chaussures qui assurent. Ne me demande pas pourquoi je l’appelle souvent Tronche Plate. Je n’en sais rien. Il n’a pourtant pas la tronche plate, mais je trouve que ce sobriquet lui va bien. Je ne peux pas te donner d’explication rationnelle concernant ce choix spontané. Je suis un artiste, moi ! Un artiste de l’attribution de sobriquets. Je travaille au feeling. Les sobriquets c’est comme les fringues ou les coiffures. Ça vous va, ou ça ne vous va pas. Les visagistes savent quelle coiffure va, moi je sais quel sobriquet va. Oui, je sais, je sors du sujet ! Bon, je reprends :
Vid vient de détruire son dernier assaillant, qui s’écroule à genoux en gémissant. Un autre est à quelques pas de là sur l’escalier, vautré en position foetale. Les deux qui manquent à l’appel ont détalé avec des tronches paniquées, qui eussent pu faire croire, à un observateur moins bien placé que moi pour connaître la vérité, qu’ils étaient poursuivis par un hélicoptère de combat leur envoyant des missiles dans le derche.
— Pardon ! dit Tronche Plate, à l’adresse de celui qui est assis sur mon chef, en soulevant l’inconnu d’un seul bras, par le col de la chemise.
Le type tournait le dos au colosse, avant que celui-ci ne l’arrache à sa victime, plus facilement qu’une grue hisserait une fourmi anorexique. Découvrant la corpulence de Vid et voyant soudain ses potes en si fâcheuse condition physique, il bredouille.
— Je… C’est pas moi… C’est… heu !… C’est quoi l’embrouille ?
C’est pas pour faire l’intéressant que Tronche Plate à demandé pardon en saisissant ce gus par le colbac. Vid est toujours poli dans toutes les situations. Ce n’est pas par ironie qu’il dit souvent bonjour, avant de filer des beignes. Non, non ! C’est sincère. Il est comme ça, il parle comme il se sape.
— C’est pas moi ! plaide encore la voix étranglée du type pendu par la nuque. Je comprends pas ce qui s’est passé, j’ai rien fait ! C’est pas moi !
Vid le pose. Il décampe. À cinquante mètres, il se retourne et profère quelques insultes en courant en arrière avant de disparaître.
— Pourquoi tu n’as pas retenu ce fumier ?! fulmine mon boss en récupérant sa saloperie de chapeau moisi.
Je sais que j’insiste sur le sujet, mais je n’arriverais jamais à comprendre comment on peut vouer un culte aussi excessif à un objet aussi laid. Rien que pour oser porter ça sur le bocal, un homme mérite d'être écartelé sur la place publique, selon moi. Je ne peux retenir un sourire de satisfaction quand je vois que son ignoble galurin a morflé grave. Cette horreur a dû être pas mal piétinée dans la bagarre. Ma Tronche de Piaf de chef l’essuie avec sa manche et la tapote par-ci par-là en lui accordant les regards d’une mère au chevet de son enfant mourant. D’un seul coup, il capte que je me fends la gueule sur son compte. Me jetant un œil torve et sombre il m’aboie à bout portant :
— Quelque chose te fait rire, toi ? Quelque chose te fait rire, hein ? Flap… Quelque chose te fait rire ?
Il saigne tellement du pif qu’on dirait que ses narines sont en éruption volcanique et la seule chose qui compte pour lui c’est de sauver son repoussant couvre-chef.
— Non, pas du tout !
Il m’oublie un moment.
— Pourquoi tu n’as pas retenu ce fumier ? répète-t-il à l’adresse de Vid. Il m’a niqué le chapeau, ce connard. Pourquoi tu ne l’as pas retenu ? Merde !
— Il y en a déjà deux là, et un autre ici, répond Tronche Plate d’un air désolé, en montrant les deux corps allongés près de lui et mon propre agresseur qui se tient toujours la pastèque en gémissant sa race.
Celui-ci s’est vraiment éclaté le bocal contre le mur. Qu’est-ce qu’il me voulait au fait… Je… Je le reconnais soudain, mais je reste aussi muet sur le sujet qu’un fossile de carpe aphone. Si le boss apprend que c’est Cravate sur l’Oreille, dit « l’Homme en Slip », le mec que j’ai bousculé au marché dans un étal de fringues, il va piquer une crise de nerfs ! Il va penser, à juste titre, suis-je obligé d’admettre, que c’est à cause de moi si son galurin a une forme de bouse, même si je sais que rien ne peut arriver à cette chose pour la rendre plus laide qu’elle l'a toujours été.
— Je vais interroger celui-ci, décide-t-il. Il va bien me dire ce qu’ils nous voulaient, ces cons-là. J’ai bien vu que c’est toi Flap, qu’il a agressé en premier. Il t’a même interpellé familièrement. Il t’a dit « Je suis ton biquet » ou un truc du genre. Tu le connais ? Hein ? Tu le connais, Flap ?
J’hésite :
— Euh… C'est-à-dire…
Il s’approche du mec en question, avec son estrasse sur la tête et un mouchoir sous le pif pour éviter de raisiner sur sa chemise.
— Qu’est-ce que tu veux, connard ? il demande, à Cravate sur l’Oreille. Qui t’es ? Hein !
Il renifle un coup, essuie précautionneusement ses narines avec son tire-jus de grand-mère et repose les questions :
— Qu’est-ce que tu veux, connard ? Et tes collègues qu’est-ce qu’ils voulaient ?
Entre deux borborygmes et deux râles, Cravate sur l’Oreille essaie d’expliquer que c’est après moi qu’il a les boules et il parle des raisons qui le conduisent à vouloir « niquer mes morts », selon sa propre expression. Le tarin toujours dans le ridicule tissu à carreaux bleus, mon chef me mate, avec une évidente suspicion. Je sens qu’il est en train de se dire qu’il vient de prendre cher sur son bec et sur son habit crânien par ma faute et que si je n’existais pas, il n’aurait en ce moment pas mal au pif et sa vêture faîtière n’aurait pas souffert mille outrages. Je lui retourne un regard que j’essaie de rendre le plus absent possible. Si Cravate sur l’Oreille parle trop, je suis cuit. Et même, cuit, cuit, cuit… Comme disent ces gentils petits piafs qui égayent nos existences moroses.
Au moment où je pense que tout est foutu pour moi, un événement salvateur survient : le maire, son secrétaire et une chiée de notables, marseillais ou en provenance du Caire, arrivent. Ils sont accompagnés par une horde de photographes.
— Ah ! ces messieurs de la police sont là ! s’exclame le maire, le doigt tendu, à l’adresse de la délégation égyptienne. Mais…
Sa parole s’enlise et le geste auguste par lequel il nous montrait s’interrompt. Son bras retombe et sa tronche accuse la même perplexité que toutes celles des gus qui collent à ses basques. Ben ! entre Cravate sur l’Oreille, qui saigne du bocal et qui gémit à fendre l’âme ou promet à haute voix de niquer ma race, les deux corps inertes sur les marches, et le boss qui pisse du blair dans son putain de torchon, il y a de quoi surprendre le troupeau de notables ! N’oublie pas que moi je suis fringué comme un ouragan psychopathe et que je renifle le poisson à cent mètres à la ronde ! Mon chef regarde arriver le maire avec le même malaise que s’il se retrouvait brusquement à poil en direct devant les caméras de toutes les téloches du monde. Au milieu du tableau insolite et peu glorieux que nous représentons, seul Tronche Plate garde, comme à l’accoutumée, toute sa superbe. Son super costard n’a pas un pli, le col de sa chemise blanche est si irréellement immaculé qu’il en est éblouissant sous le soleil, et sa cravate satinée rouge sombre est irréprochable. Ben ! oui, c’est Vid : il vient de défoncer deux gaziers et d’en faire détaller deux autres, sans se décoiffer un demi-cheveu.




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