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2. Je me suis fait violer par la meuf du yéti

 

Sans descendre de son scooter, le type lève les deux bras au ciel et hurle à la meuf :
— Rends-lui le fric ! Rends-lui le fric !
La fille me tend quelques biftons, la main tremblante. C’est une petite blondinette, qui serait sans doute mignonne si une expression de terreur intense ne lui déformait pas le visage.
— Rends-lui le fric ! Rends-lui le fric ! continue à beugler le mec.
Il ne porte pas plus de casque que sa passagère et je peux facilement voir qu’ils sont dans un état de panique extrême. Là, un doute visqueux me pourrit l’esprit.
— C’est quoi ce putain de pognon ? je demande, en tournant mon flingue vers la blonde.
— Je l’ai volé dans la caisse d’un vendeur au marché, avoue-t-elle, le visage envahi par des spasmes d’épouvante et les yeux sur le point d’inonder Marseille de chaudes larmes.
Merde ! Je me sens trop mal. J’ai l’air con !
— Ne tirez pas, Monsieur ! supplie le mec.
— J’le ferai plus, Monsieur, pitié ! pleurniche la meuf. Voilà l’argent !
Je me sens vraiment tarte. Des neuneus de badauds viennent voir ce qui se passe. Je rempoche mon feu.
— Cassez-vous, les gosses. Excusez-moi.
— Voilà l’argent, Monsieur ! insiste la fille.
— Garde ça et tirez-vous, je vous dis ! Il y a erreur. Je vous ai pris pour d’autres personnes.
Le gonze a tellement peur qu’il tremble de la tête aux pieds. On dirait un homme-vibromasseur. Il n’arrive plus à repartir.
Que faire ? Ça me désole d’avoir fait une connerie, encore. Je les laisse là. Il ne me manque plus qu’à rendre cette bécane à son proprio pour limiter les dégâts et à rejoindre Vid sur notre lieu de rendez-vous. Il était prévu qu’on se rende au parc Chanot, dans le Palais des Arts. On devait y voir le boss qui nous y attendait avec quelques personnalités. Il est question pour nous d’assurer la sécurité de l’exposition « L’Amitié franco-égyptienne » et même dans un premier temps d'écarter toute embrouille lors du transfert des pièces de collection. Je n’ai pas le temps de chercher le boutonneux pour lui rendre sa 600. Je stoppe devant un poulet qui surveille l’entrée du parc. Après avoir mis la bécane sur béquille et arrêté le moteur, je lui montre ma carte de volaille.
— Suis de la maison. Je viens de trouver cette moto, volée. Tu peux t’en occuper, suis sur un coup qui ne me laisse pas trop de temps ?
Il lorgne sur ma carte d’inspecteur, puis sur mézigue, puis encore sur ma carte, et de nouveau sur bibi. À croire qu’il a de la peine à me reconnaître sur la photo et qu’il a un doute, le con.
— Il y a un problème ? je lui demande.
— Non, mais…
Il n’ose pas continuer. Je comprends d’un coup que c’est ma tenue et même sûrement l’ensemble de mon image qui le surprend un peu. Mon odeur doit aussi faire son effet. Il a sans doute peur d’avoir affaire à un monstre des marais, sorti tout droit des œuvres de Lovecraft, qui aurait volé une carte de keuf. À sa place, je serais vraisemblablement tout aussi soupçonneux. Là, dans cette situation, j’ai le choix entre me justifier, ou faire preuve d’autorité. Je vais opter pour l’autorité. Je ne sais pas trop pourquoi, mais je pense que c’est la bonne solution pour obtenir quelque chose de ce gus-là. Il a une tronche du genre : « Je suis un gentil poulet qui fait bien son travail et qui obéit bien à ses chefs ». Je les sens moi, les hommes. Juste en le regardant dans les yeux, je sais si un gazier en a ou si c’est un soumis.
Je le fixe sévèrement. Il me salue aimablement et déclare :
— Pas de problème, inspecteur. Laissez-la-moi. Je m’en occuperai. Je vais appeler qui il faut.
— Merci.
Je lui confie la Honda et je franchis la grille du parc. Il fait soleil. Sur la grande surface piétonnière que je traverse, certains flânent avec leurs enfants, d’autres marchent à grandes enjambées, seulement accompagnés de leur attaché-case. Je me dirige vers le Palais des Arts, sur la gauche, en essayant de m’arranger un peu. Faut dire que je suis débraillé comme si je m’étais battu avec mille diables hystériques, je suis coiffé comme un cyclone et je pue le poisson à défoncer le tarin d’un marchand de munster. Je vois Vid, qui vient à ma rencontre en marchant au pas de course et en affichant une bobine qui semble dire : « Mais qu’est-ce que tu fous merde ! » ou plutôt : « Que fais-tu ? on t’attend ! » car Vid parle toujours cleen.
— Alors ? demande-t-il, en me rejoignant. Qu’est-ce qui t’a pris ? Le patron t’attend. Il est en colère.
Je garde le silence. Il se meut à ma gauche en me regardant de la tronche aux panards.
— Tu as vu ta mine ? s’inquiète-t-il. Que t’est-il arrivé ?
— Je me suis fait violer par la meuf du yéti ! je réponds, de mauvaise humeur.
— Ah ! Et elle pond des œufs, la yéti ? Je ne me serais jamais douté qu’elle était ovipare.
— … ?
— On dirait bien que tu as de l’œuf sur l’épaule, là derrière.
Je me tords le cou pour regarder l’endroit qu’il pointe avec son doigt. Ignoble tache, en effet ! Il y a même un peu de coquille. Saloperie ! Je gratte avec l’ongle, je frotte, je tapote.
— Et elle t’a violé dans du fromage, on dirait !
Je lui balance un coup d’œil interrogatif.
— Je parierais sur du bleu de Bresse, là, dit-il. En montrant mon coude avec son énorme index.
Je t’ai pas encore dit que Vid a des paluches gigantesques. Si les cachalots avaient des mains, elles seraient petites en comparaison.
Il renifle un coup et ajoute.
— Et puis, là, à l’odeur, c’est sans doute du roquefort, je pense.
Je reste muet et je hâte le pas en essayant de me coiffer. Avec les mains en forme de peigne, je me ratisse la tignasse. Tiens ! Voilà que je pêche un bout de crevette dans les substantifiques profondeurs de ma chevelure ! Je balance discrètement ce coquet fruit de mer par-dessus mon épaule et je considère Vid d’un air dégagé.
— Ce ne serait pas une sorte de sirène qui t’a violé, plutôt qu’une yéti ? demande-t-il.
— Pourquoi tu dis ça, Tronche Plate ?
— Ben… Parce que tu sens assez fort le poisson.
Il me dévisage d’un air grave pour conseiller :
— Tu devrais peut-être faire quelque chose pour te rafraîchir un peu avant de voir le patron. Déjà qu’il t’en veut d’être en retard… Ça fait un moment qu’il râle parce que tu n’es pas là.
— Pas le temps ! Il nous a repérés, regarde.
Le boss vient vers nous.
— Noti ! me gueule-t-il, tout de go. Putain, Noti ! C’est toujours vous, hein ! Toujours vous ! Si quelqu’un devait arriver en retard ce ne pouvait être que vous. Heureusement que le maire et les autres notables ne sont pas encore là.
— Heureusement, oui. Excuses, boss !
Il se calme un peu en trottinant à côté de nous avec un air de moineau constipé. Au moment où nous sommes sur le point de rentrer dans le Palais des Arts et que je me dis que finalement il ne m’a pas passé un si gros savon que ça, que je m’en suis pas mal tiré, même en fait, ce vilain nabot revient à la charge :
— Mais que vous est-il arrivé ?! hurle-t-il.
Vid fait mine de regarder ailleurs, mais je sais qu’il est emmerdé. Nous nous arrêtons sur les escaliers devant l'entrée.
— Vous êtes immonde ! piaille le petit chef, de sa voix d’oiseau rachitique. Faites voir ça !
Il se met à examiner mon blouson et mon pantalon avec des yeux plissés et une moue de dégoût. Immonde, moi ! Il ne s’est pas vu le con ! Rien qu’avec son putain de chapeau pourri, il est plus immonde que toutes les immondices du monde. Moi, c’est exceptionnel que je sois dans cet état, et c’est involontaire de ma part surtout. Alors que lui, c’est tous les jours de plein gré et en pleine conscience qu’il porte son galurin moisi. Si je n’avais pas peur de causer du tort à Vid, je l’enverrais chier grave !
Il se met à me renifler, à bout portant, avec son petit pif qui ressemble à un bec de moineau et dit :
— Et puis, je sais pas ce que vous avez mangé, mais vous puez le poisson comme c’est pas possible de puer le poisson plus que ça ! Vous ne devriez pas cuisiner vous-même. Pas avant un rendez-vous de cette importance, en tout cas !
Il lance un regard lourd de sous-entendus à Vid. Vid est embarrassé. Moi aussi, je le suis embarrassé. Pour Vid, je le suis. Vid est mon meilleur pote. Mon seul pote, même eussé-je dû dire. On se connaît depuis l'an Quévin et il se trouve que c’est lui qui a baratiné le boss, qui lui a demandé de me pistonner pour entrer chez les poulets. Ça m’a bien rendu service, je dois t’avouer. Pas que je sois un fou du poulailler, non… c’est surtout que je crevais la dalle et que je ne savais que faire à part des petits trafics moisis, qui m’auraient conduit chez les flics, mais par l’autre porte. En fait, Vid a certainement évité la taule à l'épave en dérive que j'étais.
Je ne suis pas très fier de moi. Que faire ? Que dire au patron ? Lui expliquer la vérité, que j’ai cru voir la Féline et que je me suis bêtement lancé à la poursuite d’une inconnue ? ou lui raconter un bobard ? Pour la seconde soluce, j’ai pas d’idée et j’ai la flemme de me défoncer le bocal pour inventer une histoire qui soit un minimum réaliste. Quelle raison digne et raisonnable pourrais-je trouver pour puer la poiscaille et pour être enduit de fromage et d’œuf de haut en bas ?
— Écoutez, Flap, me dit le nabot à tronche de moineau qui est mon chef. Écoutez… Vous savez ce qu’on va faire ? Hein ? Vous savez Flap ? Vous savez ce qu’on va faire ?
— Non, chef.
Quand il est vraiment contrarié, il m’appelle plutôt par mon nom que par mon prénom. Et puis il répète nerveusement plusieurs fois ses questions sans laisser le temps de répondre, aussi, quand il a les glandes.
— On va se passer de vous, Vid et moi. Allez prendre une douche et vous changer le plus vite possible. Ensuite, essayez de venir, toujours le plus vite possible et vous verrez bien si on est toujours là. D’accord ?! D’accord, Flap ? On fait comme ça, hein ?
— Dac, chef !
— Ça vous donnera le temps d’inventer une histoire à me raconter pour justifier votre excentricité, comme ça.
Au moment où je suis sur le point de prendre congé, un gonze surgit, juste devant moi. Je ne l’ai pas vu arriver. Il s’approche encore en m’apostrophant :
— Salut blaireau, qu’il me dit. Tu me reconnais pas ? Je suis ton biquet.
Son biquet ? C’est quoi cette histoire encore ? Qu’est-ce qu’il me veut celui-là ? Il a l’air méchamment furax, le con. J’ai juste le temps de remarquer qu’il n’est pas seul avant qu’il me tire une droite qui me démonte la mâchoire.




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